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1

Deux oiseaux glissent sous un écran de nuages sales. Contre la lumière diffuse, ils sont noirs comme de vieilles plaies tordues, mal refermées sur de la crasse. Ils tranchent l'air de leur vol identique, auquel j'ai l'impression qu'un même cerveau commande les variations simultanées. L'un des deux volatiles, le plus en arrière, également le plus gros, pousse une plainte rauque et met fin à l'harmonie de leur ballet. Pliant les ailes contre son corps, d'oiseau il devient pierre et plonge contre son compagnon engagé dans une courbe descendante. L'impact est bref, brutal, son bec comme une dague frappe l'autre derrière le crâne. Puis il déploie ses ailes et remonte vers la lumière du ciel, triomphant, tandis que l'oiseau blessé sombre en désordre dans un petit bois obscur, de l'autre côté du champ labouré que longe mon chemin de promenade. L'oiseau coupable de cette attaque effectue quelques cercles au-dessus de l'endroit où sa victime est tombée, puis s'éloigne pour de bon. Il lance un dernier croassement arrogant avant de disparaître.
Mon sang se glace. Un cri vient de répondre à son chant de victoire. Un hurlement si sauvage, tellement intense, qu'une décharge d'adrénaline m'électrifie des pieds à la tête comme une vague acide. Le cri s'est échappé du bois où est tombé l'oiseau blessé... ou mort. Un cri humain, animal ? Un cri de douleur, de fureur ou de détresse ? Je ne saurais le dire, mais ce bref hurlement m'a laissé raide de terreur. Durant un instant, il a crevé la surface rassurante du réel. Son appel a voyagé jusqu'aux abîmes cauchemardesques que la conscience tient hors de portée des lumières de l'éveil. Les ombres dans ces gouffres sont sorties de leur torpeur et, le temps d'une seconde infinie, ont rampé vers le monde réel. Quand la nuit vient de l'intérieur, elle est chargée d'horreur.
Un coup de fusil dans le lointain, puis un autre, m'arrachent à ma torpeur. Des chasseurs. J'ai l'impression de revenir de loin, de sortir d'un songe. Je referme ma bouche, sèche, elle est restée ouverte. Le vent passe dans mes cheveux, il fait bruire les arbres enflammés par l'automne et j'ai l'impression que mon sang se réchauffe. Je lève les yeux pour suivre un vol d'étourneaux. Ils plongent et s'éparpillent sur la terre grasse du champ labouré. Derrière, le petit bois me fait signe. L'oiseau blessé, le cri, les champignons pour mon panier, le besoin de rationaliser l'incident, la peur, la fierté aussi, le défi : Autant d'idées qui dansent une sarabande, certaines tirant vers la maison, d'autres vers les arbres, tandis que mes pas ont pris leur propre décision et qu'ils m'entraînent à travers le champ.
Pas facile, d'entrer dans ce bois. Je cherche un chemin parmi les ronces qui forment un rempart griffu tout autour. Je n'en trouve pas. Tant bien que mal, je me fraye un passage en levant les jambes bien haut pour écraser les tiges dardées d'épines sous la semelle de mes bottes en caoutchouc. J'avance sous les branches, en évitant d'entrer en contact avec l'écorce humide des troncs. Passé le rempart des ronces, le bois s'avère plus hospitalier, mais sa végétation humide suinte et me répugne un peu. Les feuilles au sol forment un tapis pourrissant. Une odeur de moisissure, de bon augure pour un chercheur de champignons, s'en échappe quand je les soulève avec ma canne. Mais je ne m'intéresse plus à la cueillette. Je cherche l'oiseau. Si je le trouve et qu'il est blessé, je lui ferai un nid de mousse dans mon panier, puis je l'emmènerai chez moi pour le soigner. S'il est mort, je lui construirai une petite sépulture de pierres et de branches sur une butte du sous-bois.
Je suis maintenant convaincu qu'il n'y a pas eu de cri. Ou peut-être que si, mais pas un cri épouvantable comme j'ai cru l'entendre. Une bête, probablement blessée par un chasseur, venue mourir dans ce bois à l'abri des regards, à l'abri des menaces. Certainement trop grande pour que je lui bâtisse une sépulture de mes mains, si je la découvre. C'était son cri d'agonie qui m'a glacé le sang, c'était son hurlement tragique quand la gueule de la mort s'est ouverte toute large sur elle. Rien de plus extraordinaire que ça.
- C'est toi qui as crié ? demande une voix derrière mon dos, son intonation porteuse d'un sourire.
- Non, c'était une bête, probablement en train de mourir, je réponds sans me retourner.
- Vraiment ? insiste-t-elle, incrédule, peut-être même amusée.
Un silence. Je n'ose plus bouger. Une goutte de sueur perle sur mon front, glisse sur mes cils et tombe dans mon œil. Ca brûle, mais je ne bouge pas. J'ai froid.
- Tu ne te retournes pas ? reprend la voix de femme, encore plus douce qu'avant, tendre comme une menace.
- Non. Va-t'en. Je ne veux pas te voir. Laisse-moi.
- Ha ha ! Tu as peur ? Mais tu as peur ! Comme tu es sage...
Je sens qu'elle s'approche, je sens sa présence plus près derrière mon dos. Ca touche mes cheveux, ça les frôle, ça s'agrippe un peu à mon bras. Ses doigts fins, pointus, vifs, ils sont sur mon épaule, ils raclent, ils s'enfoncent, ils sont lourds. Ils s'accrochent ! Je ne peux pas fuir, j'ai trop peur et... et je suis bien, aussi. La terreur me cajole, elle m'offre une torpeur qui me parle d'extase. Un froissement de tissu frôle mon oreille, une masse grise s'installe contre ma tête. Je me retourne brutalement, sans même en avoir eu l'intention. Le gros oiseau perché sur mon épaule manque d'en perdre l'équilibre, mais il entrouvre ses ailes et enfonce un peu plus ses serres pour garder sa position. Puis il devient immobile, regarde autour de lui, la tête haute, sans m'accorder plus d'importance qu'à une branche de bois mort. Tout droit sur ses pattes, je le sens dominer au-dessus de ma tête. Je n'ose pas le regarder, je crains de tourner mes yeux vers ce bec si proche. Il lui suffirait de deux gestes vifs pour me rendre aveugle, je le sais, je le sens. Par-dessus le bois, par-dessus les champs alentours, le vent tourbillonne et rassemble les nuages comme un berger son troupeau à la tombée du soir. La lumière se fait grise et il commence à pleuvoir. De lourdes gouttes claquent sur les feuilles mortes autour de moi. J'aimerais bien rentrer chez moi, mais je n'ose pas bouger tant que cette énorme créature perche sur mon corps. Je suis une statue.
- J'aimerais bien rentrer chez moi, je murmure et mon audace me fait craindre le pire.
A ces mots, le grand oiseau prend lourdement appel sur mon épaule et s'envole avec force entre les branches. J'ai le temps de l'apercevoir avant qu'il ne disparaisse dans les ombres du bois. Ca n'est pas un corbeau, il est bien plus gros. Ca n'est pas un aigle, il est bien plus noir. Ca n'est pas vraiment une bête, son regard est bien trop clair. Il est parti. La pluie tombe à torrent, maintenant. Je ramasse mon panier à mes pieds, j'ai dedans mon vieux pépin de promenade. Je l'ouvrirai dès que je serai sorti du bois. Je me relève, mon panier au bout du bras et je me fige encore. Derrière moi. Je la sens, elle est revenue. Qui est-elle ? Je ne veux pas le savoir. Je l'entends, sa voix est comme celle d'une femme, mais sans humanité.
- Tu veux partir ? Tu peux partir. Je te laisse, pour aujourd'hui. Mais reviens une autre fois.
- Une autre fois ?
- Reviens mourir une autre fois.
Toute ma terreur se change soudain en énergie incontrôlable. Je jette mon panier et je me précipite droit devant moi, je cours, je cours parmi les branches, trop vite pour penser, les yeux écarquillés par la peur. La terreur me pousse dans le dos, je fuis, les branches me giflent, me griffent et m'accrochent pour me retenir. Je ne veux plus entendre ce rire derrière moi, cette infâme moquerie qui se transforme, qui passe de l'éclat léger d'un rire de femme aux râles gutturaux d'un être forcément immonde. J'atteins la barrière de ronces, je sens que c'est le dernier obstacle à franchir avant de mettre fin à ce cauchemar. De l'autre côté, l'étendue de glaise labourée me semble pure et salvatrice. Je saute de toutes mes forces par-dessus les ronces, mais ma botte reste prisonnière d'une racine sous les feuilles. Je me retourne en l'air et tombe dans la muraille d'épines. Dardé, écorché, je m'agite pour m'extirper de ce piège cruel. Chaque effort pour m'en sortir est une véritable torture. Je suis las, terriblement las. Abattu, prisonnier, je reste allongé sur ce lit de douleur en reprenant mon souffle. Ma gorge est meurtrie de sanglots. Je ferme les yeux.
- Tu oublies ce que tu étais venu chercher, dit la voix de femme, déformée par un écho grave et caverneux venu de ses propres entrailles.
Elle est à deux pas de moi, dans le bois. Elle tient un grand oiseau par le cou, plus petit que celui qui perchait plus tôt sur mon épaule, mais d'apparence semblable. Il est mort, une grande crevasse derrière sa tête laisse voir l'intérieur de son crâne. Les plumes tout autour de la plaie luisent du sang qui s'en est écoulé. Elle le serre par le cou, la tête pend contre son poignet livide. Je regarde l'oiseau mort. Puis dans un effort de volonté, je la regarde elle, je regarde son terrible visage. Elle se régale de mon horreur. Ses yeux me percent l'âme et font fuir mon regard qui glisse sur les courbes de son corps, jusqu'à sa main qui tient l'oiseau crevé. Ca n'est plus un oiseau. C'est un homme, non, c'est un adolescent. Elle le retient par ses cheveux clairs qu'elle agrippe dans sa poigne osseuse. Il est mort, ses yeux glauques regardent vers le ciel, grand ouverts. Un trou béant dans son crâne laisse couler un sang épais et noirci le long de son cou, puis sur ses épaules nues. Ses lèvres verdies s'entrouvrent, comme s'il allait parler. Il en sort un gros insecte, on dirait une langue hideuse et frétillante. Je hurle d'épouvante.
Je m'arrache de force aux épines, quitte à y laisser des lambeaux de ma peau, dans un effort sauvage, pris d'une crise de folie. Je cours. Je me rue. Mon pied sans botte s'enfonce dans la terre froide à chacun de mes pas et fait un bruit de succion répugnant lorsque je l'en arrache. Je cours en hurlant, je n'ai plus de pensées. J'entends son souffle, comme s'il était juste derrière mon oreille, répéter d'un ton cajoleur avant de disparaître pour de bon :
- Reviens mourir une autre fois.

 

 

2

- J'ai fait un cauchemar horrible. Mais alors, ce qui s'appelle horrible ! J'étais... J'avais... On m'avait... Il y avait... Ah, c'était pas soutenable, garçon.
- Ca arrive à tout le monde, monsieur Raymond, je lui réponds.
- Oui, mais moi, ça m'arrive souvent, ajoute-t-il en approchant son museau puant en direction de mon nez.
- Peut être qui si vous buviez pas tant, m'sieur Raymond, vous feriez moins de mauvais rêves.
Le poivrot considère un moment ma réflexion, puis semble perdre le fil de ses pensées. Il finit par secouer la tête en grimaçant puis ingurgite le reste de son verre.
- Et toi, mon garçon, t'en fais jamais des cauchemars, toi ?
- Non, je lui réponds. Du moins, pas quand je dors.
La cloche de l'église sonne. Je n'y crois plus. Pas au bon dieu, je n'y ai jamais prêté foi, mais à la cloche, je n'y crois plus. Je l'aimais tant cette vibration du bronze que l'on frappe, quand j'étais gosse, surtout les matins froids sous l'édredon de laine, quand son chant venu du ciel venait me bercer à l'envers. Mais je sais qu'aujourd'hui ça n'est plus le son fort et lourd du métal qui résonne et qu'à sa place, un haut-parleur électrique crache un chant de cloche mort depuis longtemps, enregistré sur une bande magnétique. Une église sans cloche, c'est comme une ouaille sans âme, c'est un cadavre. Avec un haut-parleur à la place de l'âme, c'est encore pire, c'est un zombie, une goule qui parle et fait semblant de vivre, un blasphème. Je lui en veux à cette église, chaque heure qu'elle sonne est un mensonge qu'elle égraine.
- J'adore entendre sonner les cloches, m'annonce Raymond, en prenant un air d'extase que je soupçonne d'être suscité par les trois pastis que je lui ai servi, plutôt que par un accès de mysticisme. Tu m'en remettras un autre, ajoute-t-il, avec l'air grave d'un alcoolique qui prend son vice au sérieux.
- D'accord, mais c'est le dernier, Raymond. Après, je ferme. Et puis, j'ai des consignes du patron. Vous savez bien qu'un verre de trop et vous devenez mauvais.
- Oui, c'est vrai, fait-il d'un air penaud et je sens qu'il va se mettre à chialer.
Je n'ai aucune envie d'essuyer ses larmes d'alcoolique. Je prends le balai et je m'éclipse dehors, pendant que les clients tardifs finissent d'arroser leurs cirrhoses avant de rentrer chez eux. Il est midi. L'église aussi se vide de ses derniers clients. Je regarde sortir les derniers chrétiens qui sont restés prier après la messe, des vieilles en noir, tout en faisant un tas des feuilles rousses tombées des platanes, que le vent s'amuse à redisperser au rythme où je les rassemble. Soudain un tourbillon, un ouragan de poche, une sorcière comme on appelle ça dans le pays, s'empare des feuilles mortes et les soulève dans une farandole ascensionnelle. La poussière accompagne la danse et j'en ai plein les yeux. Saleté, ça pique, je pose le balai et je me frotte les paupières. Et j'entends...
- Viens !
C'est un chuchotement, un chuchotement crié.
- Viens !
C'est sa voix, c'est elle, c'est ce monstre.
- Viens !
Elle m'appelle encore. J'entrouvre mes yeux pleins de larmes et je la vois, mais tout est trouble.
- Allons, viens !
Elle est debout sous le porche d'entrée de l'église. La tête inclinée sur son épaule, les bras tendus en croix dans une parodie du christ, son sourire est ouvert comme une plaie faite au sabre sur ses dents aiguës de belette. Sa robe est un linceul pourri, répugnant.
- Viens ! Viens mourir, c'est ton jour !
Derrière elle, à l'intérieur, l'église est un brasier ardent. La monstruosité se soulève au-dessus du sol et glisse en arrière, dans les airs, jusqu'à disparaître dans les flammes et je l'entends siffler un dernier " viens ! " qu'elle prolonge de tout son souffle. Puis les grands battants de la porte sacrée se referment avec violence, ils claquent brutalement et l'immonde spectacle disparaît derrière eux. Le vent retombe et les feuilles se dispersent à mes pieds.
- Eh ben mon garçon, t'as d'la poussière dans les yeux ? me demande le Raymond en tentant vainement de rallumer son mégot et d'enfiler son veston en même temps.
- Oui, c'est rien.
- Va t'rincer l'œil, mon gars, va t'rincer l'œil, fait-il en rigolant et en me balançant un clin d'œil, puis il éclate d'un rire aussi pitoyable que son sens de l'humour. Tiens ! Justement voilà la Clotilde qui passe. Sois pas couillon, ah si j'avais ton âge, la Clotilde y'a longtemps que...
Je ne veux même pas entendre la suite de ses propos baveux, à ce vieux poivrot. Mais il a raison, elle est belle Clotilde. Je la regarde approcher sur son vélo, elle est fraîche et charnelle. Elle a un air d'ange fragile et invincible à la fois. Le même air qu'a son jeune frère, parfois. Du moins, qu'il avait, avant que la mort et les insectes l'aient changé en horrible pantin, strié de sang noir, la tête tordue par la poigne de cette horreur au corps de femme.
- Benoît, me lance Clotilde avant même d'être descendue de son vélo, tu n'as pas vu mon frère ?
Elle est inquiète. Son vélo glisse contre le mur où elle essaie de le poser, elle ne le ramasse pas. Elle s'approche et me fait deux bises sur les joues, si rapidement qu'elle m'embrasse presque sur la bouche au passage.
- Tu n'as pas vu mon frère ? Il n'est pas rentré depuis hier.
Elle n'a pas dormi, pas plus que sa mère probablement, sa voix cassée et ses yeux gonflés racontent une nuit blanche chargée d'angoisse. Ses lèvres aussi sont gonflées. Elle a pleuré. Elle vibre.
- Oui, je l'ai vu.
- Vrai ? Où ? Où ça ?
- Dans le bois, tu sais, derrière le champs à Chausseron. Où il y a les Roches Vieilles.
- Mais quand ? S'énerve-t-elle, plus surprise que rassurée.
Elle remarque les traces sur mon visage, les longues estafilades laissées dans ma chair par les ronces, ça ne la rassure pas. Je sens l'angoisse monter en elle et je ne n'ose plus parler.
- Alors ? Dans le bois ? Tu étais avec lui ?
- Non. Il était mort quand je l'ai vu. Déjà mort. Il est mort, enfin... Je crois. Je ne sais pas.

 


3

- C'est dans ce tas de ronces que vous vous êtes mis dans cet état ? me demande le brigadier de gendarmerie, sans me regarder, en faisant signe à ses hommes de franchir la barrière épineuse.
- Oui, enfin, un peu plus loin vers là-bas.
- Allons-y, passez devant, montrez-moi où vous êtes tombé. C'est là où que vous avez trouvé le corps, pas vrai ?
- Oui...
A la façon qu'a le brigadier de ne jamais croiser mon regard, Je sens bien qu'il trouve mon comportement suspect. D'autant plus que je ne suis pas venu rapporter spontanément ma découverte macabre aux gendarmes. Et ma déclaration, après que Clotilde m'ait entraîné dans leurs bureaux hostiles, était trop parsemée de silences pour qu'il ne soupçonne pas la présence d'un secret derrière le récit minimaliste que je lui faisais. Qu'est-ce que j'aurais bien pu lui dire d'autre, à part que j'étais tombé par hasard sur le corps du pauvre garçon, mort, étendu par terre et que, la panique m'ayant pris, je m'étais étalé dans les ronces ? Lui raconter toute la vérité ? La vérité au sourire en lame de scie et aux ongles croûteux de sang noirci ?
- Alors, c'est là ? C'est ici que vous l'avez trouvé, exactement ? Bon ! fait-il en s'éloignant à grands pas vers l'endroit que je lui montre du doigt. Reste avec lui, ordonne-t-il à l'un de ses hommes qui me suit déjà pas à pas depuis notre départ.
- Y'a rien, on n'a rien trouvé, fait l'un des gendarmes passés à l'intérieur du bois, sans relever la tête, comme s'il cherchait des champignons.
- Regardez sous les feuilles, grattez avec un bâton, nom de dieu.
- Faudrait faire amener le chien, parce qu'y a vraiment rien, brigadier.
Le vent se gonfle pendant quelques secondes et, lorsqu'il retombe, il éparpille sur nous une pluie de feuilles dorées. Je lève la tête, ce sont les dernières feuilles, ou presque. Les arbres à contre jour sont comme des vieillards tout tordus, nus, que notre agitation vient déranger à l'heure de leur coucher. Je plisse les yeux, la lumière qui vient du ciel me brûle un peu... Et je me fige. Mon corps se gèle.
- Il est là, dis-je d'une voix si faible que seul le gendarme qui me garde peut l'entendre.
- Qu'est-ce tu dis ? fait-il.
- Il est là, regardez.
- Putain de Dieu ! s'exclame-t-il en suivant mon regard vers les cimes. Brigadier ! Brigadier regardez donc ! crie-t-il.
En ombre chinoise contre la lumière diffuse du ciel, on dirait que le cadavre désarticulé, étalé dans les branches, fait partie de l'arbre où on l'a abandonné. Où elle l'a abandonné.
- C'est un travail de barjot, ça, brigadier, lâche un des gendarmes.
- Gomez, file au fourgon appeler les pompiers, demande l'échelle et le SAMU, au lieu de rester planter là. Et toi, ajoute le brigadier en me tutoyant pour la première fois, tu as une idée de comment le corps est arrivé là-haut? Tu vas arrêter de nous prendre pour des cloches, maintenant, hein ?
- C'est elle qui a tout fait, dis-je en montrant une masse noire dans l'arbre au-dessus du cadavre.
- Elle qui ?
- Elle.
- Le gros corbeau ? Il nous prend pour des cons, celui-là. Antoine, Ménard, passez-lui les menottes et faites gaffe. Et faites gaffe, c'est... Eh ! Attrapez-le ! Putain, le laissez pas partir, merde !
Je cours, je saute, plus haut que les ronces, je cours.
- Viens, dit-elle depuis les plus hautes branches où elle perche. Viens mourir !
Je cours vers l'arbre, j'arrive sur l'arbre, tellement vite que je m'écrase contre son tronc de tout mon élan. J'embrasse violemment l'écorce, mes lèvres éclatent.
- Monte, viens, viens mourir !
Je grimpe comme une bête en m'accrochant au tronc, mes ongles griffent l'écorce. En deux secondes je suis dans les premières branches qui sont déjà bien hautes. "Fais pas l'idiot", "Reste où tu es", "Fais pas l'con", me parvient faiblement d'en bas. L'appel d'en haut est fort, plus fort.
- Viens, encore, viens, viens !
Je dépasse la fourche de branches où pendouille le cadavre du frère de Clotilde. C'est comme un fruit pourri, ça pue et ça grouille. Je me propulse vite au-dessus, vers les dernières branches avant le ciel.
- Te voilà, viens encore, viens.
Elle est là, au bout de l'arbre, plus haut que la peur, plus haut que l'horreur. Au bord des nuages.
Elle me tend la main pour m'aider à franchir le dernier palier et, hébété, je m'accroupis sur la branche qui danse au-dessus du vide, en m'accrochant au dernier mètre du tronc, juste à côté d'elle. Tout contre elle. Elle est belle. La main qu'elle m'a tendue est encore dans la mienne, douce et tiède. Elle sourit et je l'aime aussitôt, ses dents sont pures comme des petits cailloux dans l'onde d'un torrent. Ses yeux sont doux, ils sont blancs, tout blancs. Il y a un instant, j'aurais juré qu'ils étaient bleus. Mais ils sont vides maintenant, blancs et terrifiants. Sa main est sèche, froide et elle me griffe profondément quand je retire brutalement mes doigts qu'elle retient prisonniers. Un cri reste dans ma gorge. Sa gueule s'ouvre toute large et d'entre ses dents de requin elle me hurle au visage, dans une haleine qui pue la chaire corrompue :
- Vole !
Et elle me pousse dans le vide.
- Vole !
Et je tombe, le temps semble ralentir, la lumière change autour de moi.
- Vole !
Et je déploie mes ailes. Le vent force contre mes plumes et me fait glisser sur ses vagues. Je monte, je file, plus loin que le bois, par-dessus le champ. Les oiseaux plus petits que moi s'éloignent de ma course. Je suis bien, plus jamais je ne veux toucher le sol. Je change de trajectoire pour suivre un autre courant d'air, je vais filer vers le village, le regarder d'en haut.
Soudain, derrière moi, un cri déchire le ciel et brise la douceur de mon vol. Pas besoin de tourner la tête pour savoir que c'est elle. Elle me poursuit, elle vole à moins d'un mètre de ma queue. Je serre le bec et je me laisse plonger plus près du sol. Son vol se calque sur le mien. Ses manœuvres parodient les miennes. Je retourne vers le bois, là-bas entre les branches j'ai peut être une chance de la semer, de me cacher. Je rase la terre labourée sur quelques mètres puis je remonte en m'élançant de toutes mes ailes sur un courant qui me tire vers le haut. J'ai eu le temps de sentir la fraîcheur de la terre humide contre le plumage de mon torse. J'aimais la terre. J'aime le ciel. Je contourne le bois, prends le risque de perdre un peu de vitesse pour regarder derrière moi... Elle n'est plus là, l'aurais-je semée ? Non.
Je viens de la voir, mais c'est trop tard. Les serres en avant, elle m'attrape en plein vol et déchire mes ailes en s'y agrippant cruellement. Elle frappe ! Son bec casse ma tête, derrière, au-dessus de mon cou. Le sang glisse entre mes plumes et ma vie frissonne. Tandis que je tombe, vite et lourd, la lumière semble changer encore. J'agite les bras et les jambes comme un fou, tentant désespérément de ralentir ma chute. Mais les arbres me tabassent sans pitié et me cassent les os pendant que je traverse leurs branches à la vitesse d'un soupir. La terre me cogne soudain. Le choc est si violent que ma conscience s'éparpille en poussière et le réel aussi. Un cri terrible de triomphe, quelque part au-dessus d'ici, ou bien est-ce d'ailleurs, meurt dans le lointain en même temps que ma dernière pensée.

 

Frédéric Merchadou
Décembre - Paris