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1
Deux
oiseaux glissent sous un écran de nuages sales.
Contre la lumière diffuse, ils sont noirs comme
de vieilles plaies tordues, mal refermées sur
de la crasse. Ils tranchent l'air de leur vol identique,
auquel j'ai l'impression qu'un même cerveau commande
les variations simultanées. L'un des deux volatiles,
le plus en arrière, également le plus
gros, pousse une plainte rauque et met fin à
l'harmonie de leur ballet. Pliant les ailes contre son
corps, d'oiseau il devient pierre et plonge contre son
compagnon engagé dans une courbe descendante.
L'impact est bref, brutal, son bec comme une dague frappe
l'autre derrière le crâne. Puis il déploie
ses ailes et remonte vers la lumière du ciel,
triomphant, tandis que l'oiseau blessé sombre
en désordre dans un petit bois obscur, de l'autre
côté du champ labouré que longe
mon chemin de promenade. L'oiseau coupable de cette
attaque effectue quelques cercles au-dessus de l'endroit
où sa victime est tombée, puis s'éloigne
pour de bon. Il lance un dernier croassement arrogant
avant de disparaître.
Mon
sang se glace. Un cri vient de répondre à
son chant de victoire. Un hurlement si sauvage, tellement
intense, qu'une décharge d'adrénaline
m'électrifie des pieds à la tête
comme une vague acide. Le cri s'est échappé
du bois où est tombé l'oiseau blessé...
ou mort. Un cri humain, animal ? Un cri de douleur,
de fureur ou de détresse ? Je ne saurais le dire,
mais ce bref hurlement m'a laissé raide de terreur.
Durant un instant, il a crevé la surface rassurante
du réel. Son appel a voyagé jusqu'aux
abîmes cauchemardesques que la conscience tient
hors de portée des lumières de l'éveil.
Les ombres dans ces gouffres sont sorties de leur torpeur
et, le temps d'une seconde infinie, ont rampé
vers le monde réel. Quand la nuit vient de l'intérieur,
elle est chargée d'horreur.
Un
coup de fusil dans le lointain, puis un autre, m'arrachent
à ma torpeur. Des chasseurs. J'ai l'impression
de revenir de loin, de sortir d'un songe. Je referme
ma bouche, sèche, elle est restée ouverte.
Le vent passe dans mes cheveux, il fait bruire les arbres
enflammés par l'automne et j'ai l'impression
que mon sang se réchauffe. Je lève les
yeux pour suivre un vol d'étourneaux. Ils plongent
et s'éparpillent sur la terre grasse du champ
labouré. Derrière, le petit bois me fait
signe. L'oiseau blessé, le cri, les champignons
pour mon panier, le besoin de rationaliser l'incident,
la peur, la fierté aussi, le défi : Autant
d'idées qui dansent une sarabande, certaines
tirant vers la maison, d'autres vers les arbres, tandis
que mes pas ont pris leur propre décision et
qu'ils m'entraînent à travers le champ.
Pas
facile, d'entrer dans ce bois. Je cherche un chemin
parmi les ronces qui forment un rempart griffu tout
autour. Je n'en trouve pas. Tant bien que mal, je me
fraye un passage en levant les jambes bien haut pour
écraser les tiges dardées d'épines
sous la semelle de mes bottes en caoutchouc. J'avance
sous les branches, en évitant d'entrer en contact
avec l'écorce humide des troncs. Passé
le rempart des ronces, le bois s'avère plus hospitalier,
mais sa végétation humide suinte et me
répugne un peu. Les feuilles au sol forment un
tapis pourrissant. Une odeur de moisissure, de bon augure
pour un chercheur de champignons, s'en échappe
quand je les soulève avec ma canne. Mais je ne
m'intéresse plus à la cueillette. Je cherche
l'oiseau. Si je le trouve et qu'il est blessé,
je lui ferai un nid de mousse dans mon panier, puis
je l'emmènerai chez moi pour le soigner. S'il
est mort, je lui construirai une petite sépulture
de pierres et de branches sur une butte du sous-bois.
Je
suis maintenant convaincu qu'il n'y a pas eu de cri.
Ou peut-être que si, mais pas un cri épouvantable
comme j'ai cru l'entendre. Une bête, probablement
blessée par un chasseur, venue mourir dans ce
bois à l'abri des regards, à l'abri des
menaces. Certainement trop grande pour que je lui bâtisse
une sépulture de mes mains, si je la découvre.
C'était son cri d'agonie qui m'a glacé
le sang, c'était son hurlement tragique quand
la gueule de la mort s'est ouverte toute large sur elle.
Rien de plus extraordinaire que ça.
- C'est toi qui as crié ? demande une voix derrière
mon dos, son intonation porteuse d'un sourire.
- Non, c'était une bête, probablement en
train de mourir, je réponds sans me retourner.
- Vraiment ? insiste-t-elle, incrédule, peut-être
même amusée.
Un
silence. Je n'ose plus bouger. Une goutte de sueur perle
sur mon front, glisse sur mes cils et tombe dans mon
il. Ca brûle, mais je ne bouge pas. J'ai
froid.
- Tu ne te retournes pas ? reprend la voix de femme,
encore plus douce qu'avant, tendre comme une menace.
- Non. Va-t'en. Je ne veux pas te voir. Laisse-moi.
- Ha ha ! Tu as peur ? Mais tu as peur ! Comme tu es
sage...
Je
sens qu'elle s'approche, je sens sa présence
plus près derrière mon dos. Ca touche
mes cheveux, ça les frôle, ça s'agrippe
un peu à mon bras. Ses doigts fins, pointus,
vifs, ils sont sur mon épaule, ils raclent, ils
s'enfoncent, ils sont lourds. Ils s'accrochent ! Je
ne peux pas fuir, j'ai trop peur et... et je suis bien,
aussi. La terreur me cajole, elle m'offre une torpeur
qui me parle d'extase. Un froissement de tissu frôle
mon oreille, une masse grise s'installe contre ma tête.
Je me retourne brutalement, sans même en avoir
eu l'intention. Le gros oiseau perché sur mon
épaule manque d'en perdre l'équilibre,
mais il entrouvre ses ailes et enfonce un peu plus ses
serres pour garder sa position. Puis il devient immobile,
regarde autour de lui, la tête haute, sans m'accorder
plus d'importance qu'à une branche de bois mort.
Tout droit sur ses pattes, je le sens dominer au-dessus
de ma tête. Je n'ose pas le regarder, je crains
de tourner mes yeux vers ce bec si proche. Il lui suffirait
de deux gestes vifs pour me rendre aveugle, je le sais,
je le sens. Par-dessus le bois, par-dessus les champs
alentours, le vent tourbillonne et rassemble les nuages
comme un berger son troupeau à la tombée
du soir. La lumière se fait grise et il commence
à pleuvoir. De lourdes gouttes claquent sur les
feuilles mortes autour de moi. J'aimerais bien rentrer
chez moi, mais je n'ose pas bouger tant que cette énorme
créature perche sur mon corps. Je suis une statue.
- J'aimerais bien rentrer chez moi, je murmure et mon
audace me fait craindre le pire.
A
ces mots, le grand oiseau prend lourdement appel sur
mon épaule et s'envole avec force entre les branches.
J'ai le temps de l'apercevoir avant qu'il ne disparaisse
dans les ombres du bois. Ca n'est pas un corbeau, il
est bien plus gros. Ca n'est pas un aigle, il est bien
plus noir. Ca n'est pas vraiment une bête, son
regard est bien trop clair. Il est parti. La pluie tombe
à torrent, maintenant. Je ramasse mon panier
à mes pieds, j'ai dedans mon vieux pépin
de promenade. Je l'ouvrirai dès que je serai
sorti du bois. Je me relève, mon panier au bout
du bras et je me fige encore. Derrière moi. Je
la sens, elle est revenue. Qui est-elle ? Je ne veux
pas le savoir. Je l'entends, sa voix est comme celle
d'une femme, mais sans humanité.
- Tu veux partir ? Tu peux partir. Je te laisse, pour
aujourd'hui. Mais reviens une autre fois.
- Une autre fois ?
- Reviens mourir une autre fois.
Toute
ma terreur se change soudain en énergie incontrôlable.
Je jette mon panier et je me précipite droit
devant moi, je cours, je cours parmi les branches, trop
vite pour penser, les yeux écarquillés
par la peur. La terreur me pousse dans le dos, je fuis,
les branches me giflent, me griffent et m'accrochent
pour me retenir. Je ne veux plus entendre ce rire derrière
moi, cette infâme moquerie qui se transforme,
qui passe de l'éclat léger d'un rire de
femme aux râles gutturaux d'un être forcément
immonde. J'atteins la barrière de ronces, je
sens que c'est le dernier obstacle à franchir
avant de mettre fin à ce cauchemar. De l'autre
côté, l'étendue de glaise labourée
me semble pure et salvatrice. Je saute de toutes mes
forces par-dessus les ronces, mais ma botte reste prisonnière
d'une racine sous les feuilles. Je me retourne en l'air
et tombe dans la muraille d'épines. Dardé,
écorché, je m'agite pour m'extirper de
ce piège cruel. Chaque effort pour m'en sortir
est une véritable torture. Je suis las, terriblement
las. Abattu, prisonnier, je reste allongé sur
ce lit de douleur en reprenant mon souffle. Ma gorge
est meurtrie de sanglots. Je ferme les yeux.
- Tu oublies ce que tu étais venu chercher, dit
la voix de femme, déformée par un écho
grave et caverneux venu de ses propres entrailles.
Elle
est à deux pas de moi, dans le bois. Elle tient
un grand oiseau par le cou, plus petit que celui qui
perchait plus tôt sur mon épaule, mais
d'apparence semblable. Il est mort, une grande crevasse
derrière sa tête laisse voir l'intérieur
de son crâne. Les plumes tout autour de la plaie
luisent du sang qui s'en est écoulé. Elle
le serre par le cou, la tête pend contre son poignet
livide. Je regarde l'oiseau mort. Puis dans un effort
de volonté, je la regarde elle, je regarde son
terrible visage. Elle se régale de mon horreur.
Ses yeux me percent l'âme et font fuir mon regard
qui glisse sur les courbes de son corps, jusqu'à
sa main qui tient l'oiseau crevé. Ca n'est plus
un oiseau. C'est un homme, non, c'est un adolescent.
Elle le retient par ses cheveux clairs qu'elle agrippe
dans sa poigne osseuse. Il est mort, ses yeux glauques
regardent vers le ciel, grand ouverts. Un trou béant
dans son crâne laisse couler un sang épais
et noirci le long de son cou, puis sur ses épaules
nues. Ses lèvres verdies s'entrouvrent, comme
s'il allait parler. Il en sort un gros insecte, on dirait
une langue hideuse et frétillante. Je hurle d'épouvante.
Je
m'arrache de force aux épines, quitte à
y laisser des lambeaux de ma peau, dans un effort sauvage,
pris d'une crise de folie. Je cours. Je me rue. Mon
pied sans botte s'enfonce dans la terre froide à
chacun de mes pas et fait un bruit de succion répugnant
lorsque je l'en arrache. Je cours en hurlant, je n'ai
plus de pensées. J'entends son souffle, comme
s'il était juste derrière mon oreille,
répéter d'un ton cajoleur avant de disparaître
pour de bon :
- Reviens mourir une autre fois.

2
- J'ai fait un cauchemar
horrible. Mais alors, ce qui s'appelle horrible ! J'étais...
J'avais... On m'avait... Il y avait... Ah, c'était
pas soutenable, garçon.
- Ca arrive à tout le monde, monsieur Raymond,
je lui réponds.
- Oui, mais moi, ça m'arrive souvent, ajoute-t-il
en approchant son museau puant en direction de mon nez.
- Peut être qui si vous buviez pas tant, m'sieur
Raymond, vous feriez moins de mauvais rêves.
Le
poivrot considère un moment ma réflexion,
puis semble perdre le fil de ses pensées. Il
finit par secouer la tête en grimaçant
puis ingurgite le reste de son verre.
- Et toi, mon garçon, t'en fais jamais des cauchemars,
toi ?
- Non, je lui réponds. Du moins, pas quand je
dors.
La
cloche de l'église sonne. Je n'y crois plus.
Pas au bon dieu, je n'y ai jamais prêté
foi, mais à la cloche, je n'y crois plus. Je
l'aimais tant cette vibration du bronze que l'on frappe,
quand j'étais gosse, surtout les matins froids
sous l'édredon de laine, quand son chant venu
du ciel venait me bercer à l'envers. Mais je
sais qu'aujourd'hui ça n'est plus le son fort
et lourd du métal qui résonne et qu'à
sa place, un haut-parleur électrique crache un
chant de cloche mort depuis longtemps, enregistré
sur une bande magnétique. Une église sans
cloche, c'est comme une ouaille sans âme, c'est
un cadavre. Avec un haut-parleur à la place de
l'âme, c'est encore pire, c'est un zombie, une
goule qui parle et fait semblant de vivre, un blasphème.
Je lui en veux à cette église, chaque
heure qu'elle sonne est un mensonge qu'elle égraine.
- J'adore entendre sonner les cloches, m'annonce Raymond,
en prenant un air d'extase que je soupçonne d'être
suscité par les trois pastis que je lui ai servi,
plutôt que par un accès de mysticisme.
Tu m'en remettras un autre, ajoute-t-il, avec l'air
grave d'un alcoolique qui prend son vice au sérieux.
- D'accord, mais c'est le dernier, Raymond. Après,
je ferme. Et puis, j'ai des consignes du patron. Vous
savez bien qu'un verre de trop et vous devenez mauvais.
- Oui, c'est vrai, fait-il d'un air penaud et je sens
qu'il va se mettre à chialer.
Je
n'ai aucune envie d'essuyer ses larmes d'alcoolique.
Je prends le balai et je m'éclipse dehors, pendant
que les clients tardifs finissent d'arroser leurs cirrhoses
avant de rentrer chez eux. Il est midi. L'église
aussi se vide de ses derniers clients. Je regarde sortir
les derniers chrétiens qui sont restés
prier après la messe, des vieilles en noir, tout
en faisant un tas des feuilles rousses tombées
des platanes, que le vent s'amuse à redisperser
au rythme où je les rassemble. Soudain un tourbillon,
un ouragan de poche, une sorcière comme on appelle
ça dans le pays, s'empare des feuilles mortes
et les soulève dans une farandole ascensionnelle.
La poussière accompagne la danse et j'en ai plein
les yeux. Saleté, ça pique, je pose le
balai et je me frotte les paupières. Et j'entends...
- Viens !
C'est
un chuchotement, un chuchotement crié.
- Viens !
C'est
sa voix, c'est elle, c'est ce monstre.
- Viens !
Elle
m'appelle encore. J'entrouvre mes yeux pleins de larmes
et je la vois, mais tout est trouble.
- Allons, viens !
Elle
est debout sous le porche d'entrée de l'église.
La tête inclinée sur son épaule,
les bras tendus en croix dans une parodie du christ,
son sourire est ouvert comme une plaie faite au sabre
sur ses dents aiguës de belette. Sa robe est un
linceul pourri, répugnant.
- Viens ! Viens mourir, c'est ton jour !
Derrière
elle, à l'intérieur, l'église est
un brasier ardent. La monstruosité se soulève
au-dessus du sol et glisse en arrière, dans les
airs, jusqu'à disparaître dans les flammes
et je l'entends siffler un dernier " viens ! "
qu'elle prolonge de tout son souffle. Puis les grands
battants de la porte sacrée se referment avec
violence, ils claquent brutalement et l'immonde spectacle
disparaît derrière eux. Le vent retombe
et les feuilles se dispersent à mes pieds.
- Eh ben mon garçon, t'as d'la poussière
dans les yeux ? me demande le Raymond en tentant vainement
de rallumer son mégot et d'enfiler son veston
en même temps.
- Oui, c'est rien.
- Va t'rincer l'il, mon gars, va t'rincer l'il,
fait-il en rigolant et en me balançant un clin
d'il, puis il éclate d'un rire aussi pitoyable
que son sens de l'humour. Tiens ! Justement voilà
la Clotilde qui passe. Sois pas couillon, ah si j'avais
ton âge, la Clotilde y'a longtemps que...
Je
ne veux même pas entendre la suite de ses propos
baveux, à ce vieux poivrot. Mais il a raison,
elle est belle Clotilde. Je la regarde approcher sur
son vélo, elle est fraîche et charnelle.
Elle a un air d'ange fragile et invincible à
la fois. Le même air qu'a son jeune frère,
parfois. Du moins, qu'il avait, avant que la mort et
les insectes l'aient changé en horrible pantin,
strié de sang noir, la tête tordue par
la poigne de cette horreur au corps de femme.
- Benoît, me lance Clotilde avant même d'être
descendue de son vélo, tu n'as pas vu mon frère
?
Elle
est inquiète. Son vélo glisse contre le
mur où elle essaie de le poser, elle ne le ramasse
pas. Elle s'approche et me fait deux bises sur les joues,
si rapidement qu'elle m'embrasse presque sur la bouche
au passage.
- Tu n'as pas vu mon frère ? Il n'est pas rentré
depuis hier.
Elle
n'a pas dormi, pas plus que sa mère probablement,
sa voix cassée et ses yeux gonflés racontent
une nuit blanche chargée d'angoisse. Ses lèvres
aussi sont gonflées. Elle a pleuré. Elle
vibre.
- Oui, je l'ai vu.
- Vrai ? Où ? Où ça ?
- Dans le bois, tu sais, derrière le champs à
Chausseron. Où il y a les Roches Vieilles.
- Mais quand ? S'énerve-t-elle, plus surprise
que rassurée.
Elle
remarque les traces sur mon visage, les longues estafilades
laissées dans ma chair par les ronces, ça
ne la rassure pas. Je sens l'angoisse monter en elle
et je ne n'ose plus parler.
- Alors ? Dans le bois ? Tu étais avec lui ?
- Non. Il était mort quand je l'ai vu. Déjà
mort. Il est mort, enfin... Je crois. Je ne sais pas.

3
- C'est dans ce tas
de ronces que vous vous êtes mis dans cet état
? me demande le brigadier de gendarmerie, sans me regarder,
en faisant signe à ses hommes de franchir la
barrière épineuse.
- Oui, enfin, un peu plus loin vers là-bas.
- Allons-y, passez devant, montrez-moi où vous
êtes tombé. C'est là où que
vous avez trouvé le corps, pas vrai ?
- Oui...
A
la façon qu'a le brigadier de ne jamais croiser
mon regard, Je sens bien qu'il trouve mon comportement
suspect. D'autant plus que je ne suis pas venu rapporter
spontanément ma découverte macabre aux
gendarmes. Et ma déclaration, après que
Clotilde m'ait entraîné dans leurs bureaux
hostiles, était trop parsemée de silences
pour qu'il ne soupçonne pas la présence
d'un secret derrière le récit minimaliste
que je lui faisais. Qu'est-ce que j'aurais bien pu lui
dire d'autre, à part que j'étais tombé
par hasard sur le corps du pauvre garçon, mort,
étendu par terre et que, la panique m'ayant pris,
je m'étais étalé dans les ronces
? Lui raconter toute la vérité ? La vérité
au sourire en lame de scie et aux ongles croûteux
de sang noirci ?
- Alors, c'est là ? C'est ici que vous l'avez
trouvé, exactement ? Bon ! fait-il en s'éloignant
à grands pas vers l'endroit que je lui montre
du doigt. Reste avec lui, ordonne-t-il à l'un
de ses hommes qui me suit déjà pas à
pas depuis notre départ.
- Y'a rien, on n'a rien trouvé, fait l'un des
gendarmes passés à l'intérieur
du bois, sans relever la tête, comme s'il cherchait
des champignons.
- Regardez sous les feuilles, grattez avec un bâton,
nom de dieu.
- Faudrait faire amener le chien, parce qu'y a vraiment
rien, brigadier.
Le
vent se gonfle pendant quelques secondes et, lorsqu'il
retombe, il éparpille sur nous une pluie de feuilles
dorées. Je lève la tête, ce sont
les dernières feuilles, ou presque. Les arbres
à contre jour sont comme des vieillards tout
tordus, nus, que notre agitation vient déranger
à l'heure de leur coucher. Je plisse les yeux,
la lumière qui vient du ciel me brûle un
peu... Et je me fige. Mon corps se gèle.
- Il est là, dis-je d'une voix si faible que
seul le gendarme qui me garde peut l'entendre.
- Qu'est-ce tu dis ? fait-il.
- Il est là, regardez.
- Putain de Dieu ! s'exclame-t-il en suivant mon regard
vers les cimes. Brigadier ! Brigadier regardez donc
! crie-t-il.
En
ombre chinoise contre la lumière diffuse du ciel,
on dirait que le cadavre désarticulé,
étalé dans les branches, fait partie de
l'arbre où on l'a abandonné. Où
elle l'a abandonné.
- C'est un travail de barjot, ça, brigadier,
lâche un des gendarmes.
- Gomez, file au fourgon appeler les pompiers, demande
l'échelle et le SAMU, au lieu de rester planter
là. Et toi, ajoute le brigadier en me tutoyant
pour la première fois, tu as une idée
de comment le corps est arrivé là-haut?
Tu vas arrêter de nous prendre pour des cloches,
maintenant, hein ?
- C'est elle qui a tout fait, dis-je en montrant une
masse noire dans l'arbre au-dessus du cadavre.
- Elle qui ?
- Elle.
- Le gros corbeau ? Il nous prend pour des cons, celui-là.
Antoine, Ménard, passez-lui les menottes et faites
gaffe. Et faites gaffe, c'est... Eh ! Attrapez-le !
Putain, le laissez pas partir, merde !
Je
cours, je saute, plus haut que les ronces, je cours.
- Viens, dit-elle depuis les plus hautes branches où
elle perche. Viens mourir !
Je
cours vers l'arbre, j'arrive sur l'arbre, tellement
vite que je m'écrase contre son tronc de tout
mon élan. J'embrasse violemment l'écorce,
mes lèvres éclatent.
- Monte, viens, viens mourir !
Je
grimpe comme une bête en m'accrochant au tronc,
mes ongles griffent l'écorce. En deux secondes
je suis dans les premières branches qui sont
déjà bien hautes. "Fais pas l'idiot",
"Reste où tu es", "Fais pas l'con",
me parvient faiblement d'en bas. L'appel d'en haut est
fort, plus fort.
- Viens, encore, viens, viens !
Je
dépasse la fourche de branches où pendouille
le cadavre du frère de Clotilde. C'est comme
un fruit pourri, ça pue et ça grouille.
Je me propulse vite au-dessus, vers les dernières
branches avant le ciel.
- Te voilà, viens encore, viens.
Elle
est là, au bout de l'arbre, plus haut que la
peur, plus haut que l'horreur. Au bord des nuages.
Elle
me tend la main pour m'aider à franchir le dernier
palier et, hébété, je m'accroupis
sur la branche qui danse au-dessus du vide, en m'accrochant
au dernier mètre du tronc, juste à côté
d'elle. Tout contre elle. Elle est belle. La main qu'elle
m'a tendue est encore dans la mienne, douce et tiède.
Elle sourit et je l'aime aussitôt, ses dents sont
pures comme des petits cailloux dans l'onde d'un torrent.
Ses yeux sont doux, ils sont blancs, tout blancs. Il
y a un instant, j'aurais juré qu'ils étaient
bleus. Mais ils sont vides maintenant, blancs et terrifiants.
Sa main est sèche, froide et elle me griffe profondément
quand je retire brutalement mes doigts qu'elle retient
prisonniers. Un cri reste dans ma gorge. Sa gueule s'ouvre
toute large et d'entre ses dents de requin elle me hurle
au visage, dans une haleine qui pue la chaire corrompue
:
- Vole !
Et
elle me pousse dans le vide.
- Vole !
Et
je tombe, le temps semble ralentir, la lumière
change autour de moi.
- Vole !
Et
je déploie mes ailes. Le vent force contre mes
plumes et me fait glisser sur ses vagues. Je monte,
je file, plus loin que le bois, par-dessus le champ.
Les oiseaux plus petits que moi s'éloignent de
ma course. Je suis bien, plus jamais je ne veux toucher
le sol. Je change de trajectoire pour suivre un autre
courant d'air, je vais filer vers le village, le regarder
d'en haut.
Soudain,
derrière moi, un cri déchire le ciel et
brise la douceur de mon vol. Pas besoin de tourner la
tête pour savoir que c'est elle. Elle me poursuit,
elle vole à moins d'un mètre de ma queue.
Je serre le bec et je me laisse plonger plus près
du sol. Son vol se calque sur le mien. Ses manuvres
parodient les miennes. Je retourne vers le bois, là-bas
entre les branches j'ai peut être une chance de
la semer, de me cacher. Je rase la terre labourée
sur quelques mètres puis je remonte en m'élançant
de toutes mes ailes sur un courant qui me tire vers
le haut. J'ai eu le temps de sentir la fraîcheur
de la terre humide contre le plumage de mon torse. J'aimais
la terre. J'aime le ciel. Je contourne le bois, prends
le risque de perdre un peu de vitesse pour regarder
derrière moi... Elle n'est plus là, l'aurais-je
semée ? Non.
Je
viens de la voir, mais c'est trop tard. Les serres en
avant, elle m'attrape en plein vol et déchire
mes ailes en s'y agrippant cruellement. Elle frappe
! Son bec casse ma tête, derrière, au-dessus
de mon cou. Le sang glisse entre mes plumes et ma vie
frissonne. Tandis que je tombe, vite et lourd, la lumière
semble changer encore. J'agite les bras et les jambes
comme un fou, tentant désespérément
de ralentir ma chute. Mais les arbres me tabassent sans
pitié et me cassent les os pendant que je traverse
leurs branches à la vitesse d'un soupir. La terre
me cogne soudain. Le choc est si violent que ma conscience
s'éparpille en poussière et le réel
aussi. Un cri terrible de triomphe, quelque part au-dessus
d'ici, ou bien est-ce d'ailleurs, meurt dans le lointain
en même temps que ma dernière pensée.
Frédéric
Merchadou
        Décembre
- Paris
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